Publié par : juliehetu | avril 16, 2008

Marine

«Aujourd’hui, en revenant de la garderie de mon fils, on s’est arrêté lui et moi dans un antiquaire sur le chemin de la maison. Dans la vitrine de la boutique il y avait un tableau décrivant une bataille navale. Il n’était pas très réussi mais ses empattements exagérés traduisant les mouvements des vagues et traversés de petites craquelures couvertes d’une fine moisissure le rendait intéressant. Baptiste le regardait avec intérêt.»

-C’est beau en maman? Moi aussi quand j’étais grand je me bataillais en mer.

On est entré pour mieux voir le tableau et le vendeur a dit à Baptiste que cette toile était une peinture marine, l’ensemble artistique le plus ancien de l’histoire de la peinture. Baptiste a relevé les sourcils, gêné de poser sa question.

-Alors il y a toujours eu des batailles de pirates, même quand maman était bébé?

Nous sommes ressortis de la boutique et Baptiste a couru jusqu’à la maison.

Au souper, alors qu’il racontait à son père la visite chez l’antiquaire, j’ai sorti quelques photos d’une boîte de carton rangée dans le vaisselier.

-Baptiste, ton père et moi on a fait une peinture marine ensemble il y a huit ans, j’ai sorti les photos pour te les montrer. C’est différent du tableau qu’on a vu chez l’antiquaire.

-C’est une bataille de bateaux?

-Non, c’est un tableau de mer.

-Qu’est-ce que c’est un tableau de mer? Ça ressemble à quoi.

-La mer on la voit presque toujours d’un quai, d’une plage ou d’un pont de bateau. Mais il y a des lieux qui ne sont pas nécessairement possible à voir pour tout le monde, comme les fonds marins, des lieux où il faut laisser l’imaginaire nous rapprocher de la réalité. Comme chez l’antiquaire. Tu n’avais jamais vu de bataille navale mais tu as quand même reconnu ce que tu voyais.

J’ai mis les photos sur la table et je lui ai raconté comment en 2000 son père et moi avions capturé la mer sur une toile.

Avant ta naissance, ton père et moi on est parti avec notre petite voiture trois portes remplie d’une énorme toile de coton. Une toile qui allait devenir notre tableau. La toile était immense et prenait tout l’espace de la voiture, obstruant les fenêtres, nous confinant à l’avant et limitant les bagages au stricte minimum.

-Mais pourquoi une si grosse toile maman?

-Pour attraper un éléphant chéri, est-ce que tu prendrais ton sac à dos? Il m’a regardé avec un sourire complice.

-Ah! C’est que, pour attraper la mer il faut une grande, grande toile.

-Pas seulement la mer mon amour, tout ce qui nous sépare de la mer aussi. Et nous avons roulé de Montréal jusqu’au bout. Nous avons traversé beaucoup de forêts, beaucoup de champs et un très long pont qui nous empêchait de voir ce qui avait en dessous.

-Est-ce que c’était la mer?

-Seulement son doigt.

Et de l’autre côté du pont il y avait des dunes de sable, et derrière la rangée de pommes de terre roses et l’attroupement de renards gris, elle était là, la tête au repos dans la baie… la mer.

Nous lui avons remis la toile et de la peinture et elle s’est mise au travail. Après trois semaines à camper sur la plage ton père et moi furent surpris un matin au levée de voir la mer tenter d’avaler le tableau. De toutes nos forces nous avons tenté de ramener la toile sur la plage mais la mer et le tissu imbiber d’eau faillit nous emporter. Après plus d’une heure de lutte nous avons réussi à faire entendre raison à la mer qui recracha la toile sur le sable. La peinture marine n’était visiblement pas terminé et durant les semaines qui suivirent rien ne changea. La mer ne semblait même plus intéressée par la toile. Il n’y avait maintenant plus que les renards qui, la nuit, venaient griffer de leurs petites pattes la surface de la toile.

La toile se pétrifiait de jour en jour gonflée de sel et raidit par le vent. Assis devant la mer nous avons attendu longtemps ne sachant plus quoi faire pour capturer la mer sur la toile sans que la toile ne soit noyée par la mer.

-Mais maman si c’est sa tête qui est dans la baie, elle ne se laissera pas capturer, elle voit tout ce que vous faites et sait tout ce que vous manoeuvrez.

Tu as raison et c’est ce que ton père et moi avons compris. Nous avons donc traversé de l’autre côté, jusqu’au port de LaRochelle. Et, pour que la mer ne nous surprenne pas nous sommes passés par en arrière. On a repris la route, retraversé le long pont d’où l’on ne voit rien, longé des champs de blé dingue à vaches et les forêts, et les forêts en la route avec les lampadaires et la ville et encore la forêt jusqu’à un avion. On a fait le tour du globe. On a atterri assez loin pour que la mer ne nous voit pas.

Puis, en pleine nuit, le train nous a laissé tout près du port de LaRochelle. Il était cinq heures du matin, le soleil allait bientôt se lever.

On a roulé dans un diable la toile jusqu’à l’entrée du port.

La marée était haute, nous n’aurions pas à trop forcer. Alors que Dominique sortait la toile de son emballage, un homme est venu s’installer avec son chevalet et ses toiles, de petites marines, près de nous. Puis d’autres vendeurs ont commencé à installer leurs kiosques.

Le peintre est venu nous demander ce qu’on faisait. Dominique absorbé lui répondit:

-Une marine.

Il avait l’air surpris par la forme et la taille de la toile. Peut-être pensait-il que l’on se moquait de lui. Il ne s’est pas attardé et derrière nous les regards commençaient à affluer. Nous devions nous dépêcher car je ne crois pas que l’on puisse attraper la mer sans que personne ne s’en plaigne. Puis ton père et moi on s’est regardé, partout sur le quai s’entassaient des peintres de marines qui nous regardaient inquiets. Alors, à ce moment précis où l’on tenait la mer entre nos mains on a changé d’idée et l’on a remis le tableau à la mer

La grosse boule de toile pétrifiée s’est alors déployée sur l’eau.

Elle scintillait d’une puissante lumière rosée à cause du sel et en une fraction de seconde alors que les passants s’attroupaient sur le quai, elle fut avalée d’un coup. Il y eut quelques remous puis, plus rien.

J’ai pleuré et j’ai pris une photo des petites bulles d’air, dernier souvenir de notre peinture marine.

Je suis ensuite allée sur le bateau mouche qui faisait circuler les touristes à proximité du port et expliqua au guide que nous leur avions laissé la mer. J’ai ajouté, alors que le guide se retenait pour ne pas éclater de rire, n’oubliez pas de le dire à ceux qui viendront dans votre bateau voir la mer de l’intérieur.

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